L’apprentissage de la lecture au CP : mode d’emploi

image titre enseigner la lecture au CP

Je n’ai aucun souvenir d’avoir étudié l’enseignement de la lecture à l’ESPE. Soit ma mémoire me fait défaut, soit la formation des enseignants est aberrante. Je vous laisse choisir. Bref, j’ai eu la chance de travailler au côté de deux PEMF de CP/CE1 et la chose m’est maintenant bien plus claire.

Si vous êtes curieux de savoir comment on enseigne la  lecture à un enfant, c’est pas ici que ça se passe !

Petite précision avant de commencer :

Cet article est composé de deux parties, l’une « théorique » et l’autre « pratique ». Dans cette seconde partie, je décris une semaine-type en CP. C’est une façon de faire MAIS ce n’est pas la seule ! Je décris simplement ce que j’ai vu.

 

Ce qu’il faut savoir

 

Apprendre à lire c’est :

  • Apprendre à décoder et encoder
  • Apprendre à comprendre

Dans cet article, je vais seulement évoquer l’apprentissage du code (c’est déjà pas mal ;-))

La langue française est composée de 36 phonèmes (sons). Pour les retranscrire, nous utilisons une ou plusieurs lettres de l’alphabet. C’est le principe alphabétique : une lettre ou un groupe de lettre (graphème) correspond à un phonème.

 

Un lecteur expert ne décode plus, il reconnait les mots dans leurs globalités. Ce petit texte est une bonne illustration de cette capacité.

 » Sleon une édtue de l’uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dans un mot n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae, est-il écrit dans ce texte. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot. « 

NB : L’université de Cambridge n’a pas réellement mené de recherches à ce sujet. Ce texte n’est qu’une illustration. J’ajoute également que cette capacité a bien sûr ses limites.

Un jeune lecteur va lire un mot en analysant chaque syllabe. Lecteur expert, nous procédons ainsi quand nous lisons des noms complexes comme les noms de molécules chimiques ou les noms des dinosaures :

Trinitrotoluène

Polyéthylènetéréphtalate

Brachylophosaurus

 

Lire ces 3 mots demande beaucoup plus d’effort que le texte du dessus, non ? Pourtant toutes les lettres sont dans l’ordre !

 

Les difficultés de la lecture du français

  • De nombreux phonèmes ont plusieurs graphèmes :

Par exemple le phonème [o] peut s’écrire de trois façons : o, au, eau

En français, il y a plus de 130 graphèmes différents pour 36 phonèmes. En italien, il n’existe pratiquement aucune ambiguïté : 33 graphèmes suffisent à retranscrire les 25 phonèmes de cette langue. Les petits italiens ont bien de la chance !

  • Une même lettre peut avoir des valeurs différentes :

Par exemple, la lettre C ne se prononce pas de la même façon dans les mots cerise [s] et camion [k].

Et quand elle est associée au H, elle donne le son [ch].

  • De nombreuses lettres ne se prononcent pas :
    • les lettres muettes : petit, grand, vingt
    • les marques grammaticales : les marques du pluriel (s, x) et le « ent» de la 3ème personne du pluriel : Ils chantent.    (Nous ne disons pas « chantant.« )

C’est complexe et les anglophones se moquent bien de nous à cause de ça !

Image sur les lettres françaises et leurs prononciations vues par les anglophones

 

Méthodes globale et syllabique

La méthode globale est aujourd’hui interdite par l’Éducation Nationale. En réalité, on désigne aujourd’hui sous ce nom des méthodes semi-globales : on part du mot puis on analyse les syllabes qui le composent. (La méthode globale consistait à faire « deviner » et apprendre le mot en entier.)

Avec, la méthode syllabique, les élèves apprennent à reconnaître les graphèmes pour décoder des syllabes et puis des mots et des phrases.

Remarque : même si on emploie une méthode syllabique, certains mots-outils (dans, qui, mais, avec…) seront appris de manière globale.

 

Si ce débat entre les méthodes de lecture vous intéresse, je vous renvoie à mon article sur les manuels de lecture.

Pour apprendre à lire, les élèves de CP étudient la manière de lire et d’écrire chaque phonème (sons). Maintenant, passons au concret : quel sort l’enseignant de CP doit-il jeter pour que ses petits élèves se transforment en lecteurs ? (Il y a un côté magique dans l’apprentissage du code, non ?)

 

L’étude d’un son : une semaine au CP

Je le répète une dernière fois : c’est une façon de faire mais pas la seule.

Lundi : Découverte du phonème étudié à l’oral

Objectif : développer la conscience phonologique 

L’enseignant montre 3 images. A partir de ces images, les élèves identifient le son qu’ils vont apprendre à lire et à écrire durant la semaine.

Exemple : neuf / fourchette / coffre  -> Le phonème étudié cette semaine sera [f].

Toujours à l’oral, en classe entière, les élèves procèdent à une activité de classement. Pour se faire,  l’enseignant partage le tableau en deux colonnes « j’entends » / « je n’entends pas » puis montre des images aux élèves. Après l’identification du mot, les élèves disent s’ils entendent le son étudié ou non.

Ce tableau est fictif : il faudrait utiliser bien plus d’images avec les élèves.

On peut poursuivre la séance avec d’autres activités possibles :

  • des jeux oraux de manipulation de phonèmes
  • un exercice écrit : identifier des mots où l’on entend le phonème de la semaine

Source : Site Les coccinelles

 Mardi : Entraînement oral

On continue l’entraînement de la conscience phonologique. C’est essentiel : pour qu’un élève puisse écrire et lire un mot, il doit être capable d’entendre les sons qui le compose.

Plusieurs activités possibles sont possibles :

  • Repérer un phonème dans un mot donné : les élèves ont des étiquettes « j’entends / j’entends pas ». L’enseignant dit un mot et les élèves lèvent l’étiquette correspondante.

  • Identifier la syllabe qui contient le phonème étudié : les élèves ont chacun trois barres représentant des mots à 2, 3 ou 4 syllabes. L’enseignant dit un mot. Les élèves doivent compter le nombre de syllabes qu’il contient et faire une croix dans la case correspondante à celle où l’on entend le son étudié. Par exemple pour le mot éléphant : le son [f] est présent dans la troisième syllabe.

  • Phrase de mots tordus : les élèves corrigent l’enseignant. Exemples :  La fache broute de l’herbe.  L’élévant a de grandes oreilles.

Là encore, on peut poursuivre cette séance par des exercices écrits dans des labyro-sons (disponibles sur ce site).

 

Mercredi : Émergence des graphèmes

Activité de classement : En classe entière, l’enseignant présente des étiquettes-mots aux élèves. (Ces étiquettes comportent une image et le mot écrit.) Ces derniers indiquent s’ils entendent ou non le son [f].

Grâce à l’observation des mots écrits, les élèves identifient les différentes manières d’écrire le phonème étudié.

Exemple : le son [f] s’écrit souvent « f » et parfois « ff » et « ph ».

La séance peut se poursuivre avec un travail d’écriture en lien avec le phonème.

 

Jeudi : La combinatoire

Objectif : combiner le phonème de la semaine avec des sons déjà étudiés.

Les élèves s’entraînent avec ce type d’exercices écrits.

Source : Site Les coccinelles

Autre exercice intéressant : les élèves doivent dessiner 2 choses avec le son [f] et essayer d’écrire les mots. (Les neurosciences ont montré l’importance de passer par l’encodage pour apprendre à lire.)

 

Vendredi : Synthèse et mémorisation

Activités possibles :

  • dictée de syllabes sur l’ardoise
  • lecture de syllabes et de mots contenant les phonèmes

 

Lundi suivant : dictée de mots appris ou de syllabes

Et on étudie un nouveau son.

 

La programmation des phonèmes à étudier au CP

 Certains phonèmes sont plus difficiles à appréhender que d’autres.

Pour établir une programmation, l’enseignant qui n’utilise pas de manuels s’appuie sur sa difficulté à le retranscrire (le nombre de graphèmes possibles) et sur la fréquence des phonèmes dans la langue française. Au CP, certains phonèmes ne sont pas étudiés. C’est le cas par exemple du phonème [œ] que l’on entend dans le mot cœur.

 


Je pense avoir présenté ici les grands principes de l’enseignement de la lecture. Il me semble important d’avoir ces notions en tête.

Si cet article vous a éclairé ou que vous avez des remarques à faire, n’hésitez pas à laisser un commentaire.

 

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4 réflexions sur “L’apprentissage de la lecture au CP : mode d’emploi

  1. Tessier Sandrine dit :

    Sachez que cette étude n’existe pas, dixit Jonathan Grainger, directeur du labo de psychologie cognitive d’Aix en Provence (c’est un pote…).
    La démonstration ne vaut que si le mélange des lettres n’est pas excessif. Pour rsteer clair, le txtee tsnraformé diot gerdar un minimum de la structure de chaque mot et ne pas conduire à une trop profonde transformation
    (une torp pnrfodoe tfitnrsmaroaon !), dixit le linguiste Bentolila (un autre pote…)
    Le Monde, page 10, rubrique Société Education…article daté du 1er octobre 2003…
    Ceci pour le clin d’œil !

    Décoder et encoder oui, mais construire du sens.
    Le texte de découverte doit être à 75% connu ( mots outils, mots référents en global…) et permettre l’émission d’hypothèses grâce à l’étayage syllabique et la lecture des illustrations éventuelles.
    Des activités langagières sont indispensables pour l’acquisition d’une chaîne verbale orale correcte et l’enrichissement lexical.
    Enseignante au CP depuis plus de 10 ans auprès d’élèves (public type REP), je n’étudie qu’un seul son par semaine. En janvier, les 3/4 des élèves savent lire.
    En construisant du sens et en produisant des textes, l’apparition de sons complexes (tant phonologiquement que par leur transcription alphabétique), ne présente pas de difficulté insurmontable.
    Les enfants évitent les écueils des lettres muettes, des marques grammaticales et autres subtilités chères à notre langue.

    • Merci pour pour votre retour d’expérience et ces précisions. J’ai ajouté une petite note dans l’article pour indiquer que l’université de Cambridge n’avait pas réellement fait de recherches à ce sujet et que ce texte n’a qu’une valeur illustrative. Effectivement, notre cerveau est extraordinaire mais on se doute que cette capacité a ses limites. 😉

  2. Pauline dit :

    Bonjour,
    Je trouve l’idée de ton article très intéressante, car moi aussi je suis très intéressée par l’apprentissage de la lecture.
    Pourtant je n’ai jamais enseigné à des CP mais on sait bien qu’en CE1 CE2 et parfois même plus tard, on reprend l’apprentissage de la lecture, parfois du code et de la combinatoire, qui ne sont pas acquis pour tous les élèves.

    Ce que je trouve dommage, c’est qu’on résume trop souvent l’apprentissage de la lecture et du décodage (je reste bien dans la partie décodage – encodage) à l’apprentissage systématique des sons.
    Comme si apprendre à entendre les sons, 1 par semaine (d’ailleurs souvent en CP, c’est 2 sons par semaine, sinon on y passerait 36 semaines !), allait suffire à faire comprendre comment sont formés les mots.

    On voit très clairement de nombreuses difficultés chez les élèves. Et on a toujours cette vision épurée de la lecture : lire c’est apprendre les sons et les lettres.
    Bon. Je ne suis pas d’accord. Moi j’ai des élèves (de CE1 et de CE2) qui connaissent tous les sons, mais quand ils écrivent, les mots ne ressemblent à rien. Il nous manque quelque chose.

    On leurre les enfants et on se leurre nous-mêmes. On leur présente un apprentissage qui parait finalement si facile et régulier : on apprend les sons.
    C’est faux, apprendre à lire et écrire ce n’est pas qu’apprendre des sons. Et il n’y a pas qu’une forme de syllabe consonne-voyelle : la le li lo lu. Ca c’est le tout début ! Beaucoup d’enfants restent bloqués à ce stade des syllabes simples, parce qu’on peine à leur apprendre autre chose, des situations plus complexes. Et on ne nous l’a pas appris dans nos formations…

    On apprend à combiner des sons, oui, c’est là que résident plein de difficultés.
    Mettre les sons dans un certain ordre. Coder des syllabes, mais pas seulement 2 sons.
    Et pour cela on doit aussi apprendre aux enfants à s’organiser dans leur travail. On découpe en syllabes (unités plus petites). Pour n’oublier aucun son.
    On fait sonner une consonne avec le son voyelle qui vient après. (la le li lo lu)

    Et puis on oublie très important de leur apprendre la variété de la forme des syllabes.
    Dans la majorité des manuels, c’est comme si l’apprentissage du code se résumait à la forme la plus simple des syllabes, à savoir : consonne – voyelle.
    Et pourtant il y a les syllabes :
    – avec un seul son Voyelle : a (dans a-ni-mal, a-na-nas)
    – voyelle-consonne (ES -car-got , AS-pi-ra-teur)
    – consonne – voyelle – consonne ( bal, bar, mal, car)
    – consonne – consonne – voyelle (bra, bleu, bri-oche)

    Je ne parle même pas des sons complexes, ou des lettres qui ne font pas le même son dans les différents mariages : au ai an – oi ou on, sur lesquels on devrait passer beaucoup plus de temps au CP-CE1-CE2 à mon avis. Le manuel CLEO ce1 propose des exercices est assez intéressants sur ça.

    Bref… le champ est tellement plus vaste qu’il n’y parait.
    Il y a beaucoup de ressources très intéressantes sur internet qui vont plus loin que les sons, et je crois que c’est essentiel de se former / s’informer entre nous, prof des écoles, sur ces outils.

    J’espère que mon commentaire aura pu nourrir ton article et ta réflexion sur le sujet.

    J’espère qu’un jour moi aussi je pourrais avoir une formation digne de ce nom, sur l’apprentissage du codage-décodage !

    • Merci pour ton retour. Je partage évidemment bon nombre de tes remarques. Notamment en ce qui concerne notre formation. C’est un non-sens total de ne pas étudier en détail l’apprentissage de la lecture à l’ESPE !

      Dès ma première année durant laquelle j’avais un CE1-CE2, j’ai ressenti le besoin d’en savoir plus sur ce qu’il se passe en CP. Et je n’arrivais pas à trouver les réponses à mes questions. (Il faut dire que quand on aborde l’apprentissage de la lecture, les débats sont houleux et on passe vite dans des discussions théoriques. Moi je recherchais du concret.)
      T1, j’ai eu la chance de décharger des PEMF de cycle 2. L’étude des sons que je présente ici est leur manière de faire. Elles étudiaient un son par semaine. Je sais que certains préconisent d’aller plus vite, surtout en début d’année. Mais quelque soit le nombre de sons étudiés par semaine, la démarche reste la même.

      Tu as tout à fait raison : cet article ne présente qu’une partie de l’apprentissage de la lecture fait en classe. (Je devrais mettre en avant ce point dans l’article car il est essentiel.) En parallèle, de nombreux albums à structures répétitives sont lus, étudiées. Un travail de production écrite (et donc d’encodage) est réalisé en prenant appui sur ces structures répétitives. La compréhension n’est pas non plus laissée de côté. Toutes les autres disciplines nourrissent aussi cet apprentissage. Bref, comme tu le dis, c’est un apprentissage plus globale et plus complexe que la simple juxtaposition des sons.

      Comme je l’indique dans l’article, il s’agit d’une manière d’enseigner le code qui a fait ces preuves (malgré l’hétérogénéité des profils, tous les élèves sont entrés dans la lecture au cours du CP) mais ce n’est pas la seule.

      Je te rejoins tout à fait sur les sons complexes trop peu étudiés ! PES, j’ai repris l’étude de chaque son avec mes CE1 parce que je n’avais aucune notion dans ce domaine et que je suivais bêtement un ouvrage de phono dédié à ce niveau. Je n’ai pas du tout été convaincue par cette manière de procéder. Mes élèves n’avaient pas besoin de réviser tous les sons simples ! J’ai constaté que mes collègues PEMF se concentraient justement sur les sons complexes et les sons proches en CE1.

      J’essaye de mettre à profit ma disponibilité pour réfléchir à la poursuite de l’apprentissage du code en CE1/CE2 et préparer quelques séquences en m’appuyant sur ce que j’ai vu et sur ma courte expérience. Pour les CE2, je pense avoir trouvé une base très intéressante avec le manuel de Duponchel. (J’en parle ici : http://apreslaclasse.net/index.php/2017/11/28/phonologie-et-orthographe-lexicale-ce2/). Il me semble qu’il faut adapter la programmation selon les besoins de nos élèves mais que cette manière de travailler et d’approfondir l’orthographe est très pertinente.

      Merci pour ton commentaire tout à fait pertinent. Bonne continuation avec tes CE1-CE2 et merci de partager ici tes réflexions.

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